dimanche 29 juillet 2012

M O N I K A

Au bar, je vois Monika, ses vingt ans et ses petits seins de magasinière dans une blouse à trois boutons allumer une cigarette. Je vois Monika, ses vingt ans et ses petits seins dans une blouse à trois boutons de magasinière rire comme un oiseau perdu, parce tu as posé tes phalanges quelques secondes de trop sur l'étoffe bleue en la froissant, parce que le verre est vide, rire parce qu'elle sait que vous ne prendrez sans doute pas le temps d'en boire un deuxième, que l'été ressemblera à une succession de portes cochères à la dérobade. Je vois Monika, ses vingt ans et ses hanches amples se lever à la hâte, rajuster le bas de sa blouse à trois boutons, et disparaître du bar avec toi suspendu à ses chevilles de magasinière.

vendredi 27 juillet 2012

R U M S P R I N G A

Cette nuit-là, en gagnant la chambre pour son rituel nocturne, elle constata sur sa tunique en lin un essaim de taches rouges minuscules qui ne s'y trouvaient pas la veille. Elle sut immédiatement de quoi il s'agissait. Qu'il ne servirait à rien de relaver à grand renfort de mousse et vigoureux frottements ce vêtement humble qu'elle portait tous les jours sauf le dimanche. Qu'elle devrait vivre désormais avec cette marque, pas tout à fait une faute, pas tout à fait un sceau.

vendredi 20 juillet 2012

T E S S A

Un matin de cavalcade, dans le 81 entre Levure et la Chasse. L'odalisque rousse en face de toi a le rimmel qui s'auto-tamponne mais les lobes bien dessinés sous ses écouteurs qui diffusent 'Bette Davis Eyes'. Affalée sur son siège, jambes entrouvertes, satin clair, tu ne peux pas discerner que ses rêves sous Rohypnol lui dressent une balançoire dans le verger luxuriant de sa grand-mère restée à Topeca, et des strapontins dans le plus petit cinéma du Kansas. Quinze places à peine, une ouvreuse-projectionniste seulement les mardis soirs. Le reste du temps, un spectateur se dévoue pour choisir et installer la bobine.

Ses paupières tressautent à peine sous les cahots du véhicule. Dans un instant, sans qu'aucun usager du tram ne s'aperçoive de ses divagations, elle visionnera peut-être 'La Nuit américaine' en compagnie de Jim, le pompiste ou décidera pour les quelques avides de plans-séquence du jour de dépoussiérer 'Mon nom est personne.' Il est fort probable qu'elle rate son arrêt, sa destination première. Mais à quoi bon interrompre les voyages qu'on est seul à fomenter? Tessa, quasi figée, savoure là un instant qui s'auto-détruira au réveil.

jeudi 19 juillet 2012

G I U L I O

Je ne vais chiffonner aucune page. Pas celle où tu craches sur Truffaut et les chansons italiennes, pas celles où tu joues aux échecs. Pas celle où tu vois cette femme de province et où rien n'advient, étonnamment. Je me dis que tu dois avoir la voix de Sergi Lopez, ou alors j'extrapole. Que ton oeil gauche doit être victime d'un tressautement, à force. Mais tu gagnes ton pari, à vrai dire : je n'ai pas vomi, je ne me suis pas indignée. Tu sais te montrer abject, mais c'est encore et toujours de la littérature. Je dis oui.

'Fake', Giulio Minghini, Allia.

samedi 14 juillet 2012

ROSE KENNEDY

Dans une caisse, des photos de PH prises au Jardin du Luxembourg. Il joue un peu avec l'objectif, tire la langue, se dissimule à moitié. Des images pas vraiment bonnes, au fond. Ni cadrées, ni profondes, ni tout à fait symptomatiques de ce qui pouvait les lier à ce moment-là. Sans le tampon à l'arrière, elle aurait presque du mal à se souvenir que c'était en 2001. En septembre, exactement. Chez un petit disquaire de la Rive Gauche, pendant qu'il fouillait longuement dans les bacs, elle avait trouvé 'Rose Kennedy'. Elle avait proprement remisé ce souvenir avec les factures, les faire-parts de naissance, des cartes postales d'Egypte, quelques bristols de restaurants. 

Il lui avait fait découvrir 'Blue Monday', la musique de Detroit et Maurice Dantec. Il prétendait que le rock'n roll était mort mais n'était pas capable de rouler ses joints tout seul. Il s'en amusait parfois devant elle, mais ne lui proposait jamais de fumer ensemble, ça ne faisait pas partie de leur paysage commun. Ces moments-là étaient ceux de sa vie estudiantine, tunnel de fêtes et d'abandon programmé. Le weekend venu, elle constituait son repos du guerrier. Elle acceptait d'être celle qui attend à l'aune de ce qu'elle avait cru voir en lui : un esthète, un appétit, une ouverture, un point de vue contrasté. 

Il oublia son anniversaire. Le jour où son oncle l'invita à la dOCUMENTA, il ne lui proposa pas d'être du voyage. Elle ne rencontra pas non plus sa mère qui craignait les ondes et les effets néfastes des pesticides du voisinage. Elle n'était qu'en orbite de sa vie segmentée: il fut aisé pour le jeune homme de se délester du satellite devenu encombrant. Il lui annonça la nouvelle peu de temps après la Nuit Blanche. 

Longtemps, au détour d'une rue, elle continua à voir chez d'autres garçons ses traits, distinguer ailleurs ses mimiques juvéniles. Puis il ne fut plus que des instants déchargés d'affects, traces de l'année et demie où elle vécut en Pénélope.

dimanche 1 juillet 2012

E U G E N E

La mèche folle, 15 ans à peine. Signes particuliers : une chemise à carreaux étriquée sur son torse laiteux ponctué ça et là de taches de son. Deux boutons ouverts, les manches retroussées à la hâte. Un slim Cheap Monday obtenu grâce un contact parisien. Une conque noire en guise d'extenseur à l'oreille droite, une attitude maniérée qui ne trompe personne, un ersatz de rictus qui séduit certains. Une excentricité hors du commun pour ce petit village de province. Eugene rectifie du tac au tac quand on prononce son prénom "Eu-gène": "Non, tu n'y es pas, c'est Iou-dgiiine. Mais tu peux m'appeler Gene". Il ne sera jamais des leurs.

Ce qu'il fait là? Aucune idée. Une embrouille, un échange de fluides à la sauvette, une façon de faire perdre leur temps aux filles dupes, ou gagner le leur à des quinquagénaires en quête de jeunesse éternelle. De quoi s'assurer une rente mensuelle confortable, pratiquement sans efforts. Le garçon a l’œil faussement tendre mais le principe intraitable, même pour sa mère : rien ne s'offre, par ici la monnaie. Quand cette pauvre femme va faire ses courses dans les commerces du voisinage, elle entend parfois murmurer avec mépris"Ce giton!" dès qu'elle tourne le dos mais ne sait toujours pas ce que recouvre ce terme. La boulangère ne s'empêche guère de persifler, pourtant: "Votre petit dernier m'a prétendu que c'est vous qui alliez régler sa note. Il serait temps de s'occuper de ça, madame Beaulieu." En disant "ça", elle esquisse un geste de la main, comme pour chasser loin d'elle ce qu'elle considère comme un mauvais sort : ardoise impayée, engeance dépravée, il n'y a pas de place dans son monde pour ces erreurs-là. Elle ne perçoit pas l'ironie de la situation : le jeudi après-midi, c'est toujours son Didier qui déboutonne son pantalon le premier ou laisse à Eugene le soin de s'occuper de la désape lorsque l'excitation est trop forte.