jeudi 19 mai 2016

V I A N D E

Baguenauder #1

Tu t'es mise à produire du slogan, de la poudre oculaire, et dans la boucle d'un retour où ta tête cogne, où tu vois flou, tu remarques pour la première fois, sur l'enseigne de cet homme à petite moustache qui vend des poulets, l'accroche suivante :"Un univers de viande fraîche".

Sur cette place des marchés dominicaux, un type qui s'appelle peut-être Bob - ou peut-être Jack - chante qu'il y a une maison à la Nouvelle-Orléans qui s'appelle Soleil Levant. C'est à peine si deux badauds s'arrêtent, mais le fil est jeté, il y aura bien un gardon ou une ablette à la fin du morceau.

Elle vient de Boussu. Porte des lunettes à verres en plastique à défaut d'en avoir de vraies. Se plaint d'être la seule de sa famille qui n'a pas cette chance, la myopie. Voudrait trouver une robe qui la ferait davantage ressembler à une gouvernante de l'époque victorienne férue de roses trémières ou de bleu layette.

dimanche 1 novembre 2015

D E R B I E S

Il a 23 ans, 25 peut-être. Des montures fines, cerclées d'écailles. De l'étoffe ajustée sur mesure, la délicatesse de la percale blanche à petits motifs qui dépasse d'un pouce du col. À ses côtés dans le bus, elle lui parle dans un anglais hésitant. Penche sa tête de poupée à pull, laisse osciller sa coupe à la Mireille à proximité de son oreille.

Il a déposé à ses pieds un pochon de plastique transparent, sur lequel tu distingues à l'envers les lettres - est-ce de l'Helvetica? - STIJL. Dedans, une boîte jaune. Un focus sur les signes noirs te fait lire John Lobb. Tout à côté, des embauchoirs en bois. Quelle pointure, quelles tractations peut-il bien faire?

vendredi 9 mai 2014

W A R R E N

Sur le ponton où grouillent les rongeurs, son pas n'est pas pesant, il frôle à peine les planches rongées par la vermine. Arrivé au bout de la jetée, il dépose son étui et en sort un violon dont il se plaît à taquiner les cordes, très délicatement d'abord, bientôt de façon incendiaire. A mesure que s'étirent les notes, que le ciel devient rouge, les rats s'entassent autour des jambes de cet homme. A ce moment-là seulement, il s'autorise à rire dans sa barbe de forêt, dans son nid à coucous.

M O N S T E R

Sa chienne gît là, ventre à l'air, à ses aises sur trois places de banquette, et toute sa vie tient dans un sac Lidl. Il sirote un énergisant grand format comme on sabrerait une Veuve Clicquot, tout en feuilletant machinalement "Au secours, pardon", bas-ventre rouge, culotte blanche. A ce moment du récit, je préciserais bien qu'il a les yeux bleus, mais tu ne les vois pas derrière ce bonnet informe, alors, à quoi bon? En face de lui, deux soeurs à chips qui fritchent-froutchent sous leur pieds et mélasse capillaire, qu'il apostrophe de ce "tu" que s'accordent les gens qui n'ont plus grand chose à perdre, pas plus à gagner: "C'est bien meilleur que du Redbull, il y a du ginseng dedans. Tu devrais goûter. " "Mais dans le Redbull, il y a des médicaments, j'en veux pas, et toi, tu devrais faire attention." "Tu ne sais pas ce que tu perds. Et le mari, il n'est pas avec toi?". L'autre soeur, le rempart, tente de couper net l'amorce : "Ya plus de mari. C'est fini. Parti avec toutes les économies de la famille, il n'existe plus." Elle crache à même le sol de la rame. 

jeudi 30 mai 2013

G O R S E

Le renoncement est jaune. Mimosa, forsythia. Un litre d'amertume, à distiller sec. Un litre de liqueur de genêt. Au goulot, par gavage, sans déglutir. Vas-y, ça n'est jamais que quelques secondes qui se dilueront dans ton sablier. A moins que tu ne veuilles rejoindre le trottoir d'en face où les flaques ont des reflets plus nombreux.